Media ≈ Religion

Ou l’art de charcuter le réel

Comme un fin scalpel, les mots servent à déconstruire, diviser la réalité, avec justice, en suivant les courbes naturelles des muscles et des tendons de l’animal conceptuel que nous sommes en train d’essayer de comprendre.

Parfois, les mots, comme une hachette sauvage, charcutent la réalité n’importe comment, et alors, on ne comprend rien.

Imaginez que soit disposée sur une table en bois une pomme jaune a points orangés. Et une pomme rouge. Et une pomme verte.

Une pomme représente les grandes religions monothéistes, une autre pomme représente les grands médias traditionnels, et une autre pomme représente les nouveaux grands médias (Google, Facebook).

Une personne est assise devant les pommes. Je suis assis devant cette personne. Je lui dis: voici trois pommes.

Elle me dit avec verve: « Mais non, ce sont trois choses totalement différentes! Regarde la couleur de celle-ci, et de celle-là! Ça n’a rien à voir!»

Cet exemple s’inspire de la réalité. Lorsque j’expliquais à une amie que médias et religions étaient essentiellement la même chose, elle est grimpée dans les rideaux comme si j’étais un hérétique inculte qui ne comprenait rien aux réalités de ce monde. J’avais beau essayer de lui expliquer, elle était totalement empêtrée dans les mots, et nous n’avons pas réussi à communiquer. Pourtant, je ne suis pas la première personne à constater les similitudes entre la dynamique religieuse et la dynamique médiatique. J’aurais aimé, ce soir-là, avoir trois pommes à ma disposition. Bien sûr, le jaune, le rouge, le vert, sont des couleurs totalement différentes. On pourrait écrire plusieurs thèses de doctorat sur les motifs de points orangés sur la pomme jaune, et les comparer au lustre luisant de la pomme verte. Mais on s’en fout! Une pomme, ça goûte la pomme, ça pousse dans un pommier. C’est la chaire qui est importante, la substantifique moelle!

Tout dépend de l’angle d’analyse de la réalité. Si on s’attarde aux couleurs, bien sûr ces trois pommes sont complètement différentes. Mais si on s’attarde à la forme, à la saveur, à son origine, eh bien ces trois pommes sont essentiellement une seule et même réalité, sous diverses couleurs et teintes superficielles.

C’est pourquoi je hais certains mots, comme marxisme, capitalisme, mercantilisme. Ce sont des mots qui créent des divisions inutiles. Un peu comme les frontières des pays africains, tracées expressément par les Européens pour diviser la population locale, en charcutant à la hache une frontière en plein milieu d’un peuple, le divisant en deux pays, ou en englobant dans une même nation trois ou quatre peuples différents. Ces divisions créent la confusion.

Ici, nous souhaitons tracer des frontières claires et rationnelles, très simples, qui amèneront clarté et compréhension.

C’est une habitude vraiment malsaine, pour certains intellectuels de bas étage, d’utiliser des mots très alambiqués pour charcuter la réalité. J’ai en tête l’exemple d’un sociologue qui, dans un journal national, décrivait un phénomène en utilisant le terme lumpenprolétariat. Essentiellement, ce mot signifie : les marginaux. Les mots bien compliqués cachent souvent une assise conceptuelle bien peu solide.

Aussi, certains croient que plus un texte est difficile à comprendre, que plus un texte exige d’effort de la part du lecteur, que plus ce texte est intelligent. Cette croyance est en partie associée à la valeur que nous accordons à l’effort, qui est un moyen, et non une fin. Je diverge un peu, peut-être.

En bref, je crois que plus un texte est simple et facile à comprendre – donc, intelligible – plus il est intelligent.

Mais revenons à nos trois pommes et à leurs étincelantes couleurs. Ce qu’il y a d’embêtant avec cette métaphore, c’est que la réalité est moins palpable que les pommes. Les quartiers généraux de l’Église, par exemple, le Vatican, les quartiers généraux de Google, et les bureaux d’un Grand Journal sont d’apparence bien différente. C’est que ces apparences constituent la couleur du fruit, et que la chaire de cette réalité est invisible. C’est pourquoi il est difficile de communiquer et de décrire les caractères communs de ces réalités.

Les médias traditionnels, les nouveaux médias et la religion sont essentiellement de la même espèce, comme une pomme qui peut prendre différentes couleurs, différentes saveurs.

L’idéologie dominante camouflée

Les grands médias ont actuellement un immense pouvoir sur les esprits. Imaginez que sur tous les panneaux publicitaires soient affichés l’image d’un dictateur suprême auréolé de lumière, avec inscrit en dessous: Gloire éternelle a notre suprême leader! Et que sur les écrans de nos ordinateurs et de nos téléphones défilent des publicités intempestives, affichant constamment les exploits de notre suprême leader et de notre grand régime! Ce serait la révolte. Les gens s’insurgeraient contre une telle dictature, dans ce cas l’idéologie dictatoriale.

Et pourtant, les publicités nous bombardent de l’idéologie dominante de la surconsommation, jouent avec nos peurs et nos désirs inconscients pour manipuler nos comportements d’achat, sans compter les médias traditionnels et les nouveaux médias sociaux qui avec plus ou moins de subtilité manipulent l’opinion pour servir les intérêts privés qui les financent.

Si les religions faisaient et défaisaient les rois, les médias font et défont les hommes et femmes politiques à loisir.

Si le suprême leader a un seul visage, nos publicités et nos médias ont des milliers de visages, et pourtant, cette fragmentation apparente reflète une même pensée dominante. Et je ne critique pas le concept de pensée dominante. Il est parfaitement légitime d’avoir une pensée dominante. Ce qui importe, c’est sa finalité, son but…

Parce que l’idéologie de la consommation a de multiples visages, elle donne l’impression d’être moins dominatrice. La domination spirituelle, culturelle n’est pas personnifiée par un seul individu.

Parce que la pomme n’est pas rouge, parce qu’elle est multicolore, elle semble inoffensive, et même merveilleuse.

Le pouvoir de l’attention est comme un homme qui change constamment de forme. Au cours des millénaires, il a changé de masques et de costumes. Il a été tour à tour cruel et bon. On pense s’être débarasser de lui (en s’étant débarrassé de la religion), mais il revient toujours avec une apparence différente. C’est un thème récurrent des films fantastiques et de grands jeux vidéo, comme Zelda.

L’erreur est de vouloir se débarrasser de lui. C’est impossible. Le pouvoir médiatique est une dynamique essentielle, intimement reliée au pouvoir économique et étatique. Il faut le dénuder. L’observer sous ses vêtements, pour le comprendre. Peut-être que si on apprend à le comprendre, on pourra faire de sa puissance notre alliée, de sa nudité sa force. Peut-être que nous pouvons améliorer cet homme, ce géant médiatique, afin qu’il aligne les esprits, les désirs, et les peurs (car tel est son pouvoir), avec l’impératif de vivre en harmonie avec la nature que nous habitons et avec la nature qui nous habite.

Apprivoisons cet homme, apprivoisons cette pomme. Voyons comment sous les pelures colorées, les mêmes processus sont toujours a l’oeuvre.

Pour ce faire, nous comparerons brièvement deux grandes campagnes militaires, l’une au Moyen- Âge, le Saint-Graal, et celle, contemporaine, de la ‘’libération’’ des peuples du Moyen-Orient, et nous verrons quels roles ont joué les médias et la religion dans ces grands événements historiques. Nous verrons que sous la pelure, la chair a toujours le même goût.

Une peur bleue des pommes rouges

Mais avant, une petite digression essentielle.

Cette façon superficielle d’apprivoiser la réalité est notre plus grande faiblesse. Je prends un exemple qui nous parle particulièrement au Québec. Dans les années 60, la religion avait beaucoup de pouvoir, elle tirait les ficelles du politique. Et il y a eu corruption, et abus, et financiers, et spirituels, par la poigne trop ferme de l’Église sur les esprits et les bourses des politiciens. Le peuple en a eu assez. Révolution! On tasse la religion de là. On est libre! Hourra! Bon débarras! Vive la laïcité de l’État!

Imaginons que la religion était une pomme rouge. Cette pomme nous a collectivement fait souffrir. On a donc une peur bleue des pommes rouges. Tout ce qui ressemble à une pomme rouge, on va le lancer par la fenêtre. Le port du voile? Pomme rouge. Une mosquée? Pomme rouge. C’est normal, il s’agit du conditionnement classique.

Seulement, la manipulation des désirs et des peurs (et donc des comportements) par l’information a tout simplement changé de main. De l’Église aux agences marketing et aux grands et nouveaux médias. La messe est devenue le bulletin télé, les curés ont troqué leurs soutanes pour les habits des journalistes, des spécialistes en communication, et des ‘’experts’’. Le pouvoir d’influence est passé de la chaire des églises aux écrans.

À la place d’une pomme rouge, nous avons maintenant une pomme verte, et l’histoire se répète, avec une couleur et un goût légèrement différents… Mais le grand danger est là: on ne se méfie pas des pommes vertes, parce qu’on a associé le problème aux pommes rouges.

Le Saint-Graal et La Sainte Démocratie

Au Moyen-Âge, il était dans l’intérêt économique de l’occident de posséder un territoire stratégique au Moyen-Orient. L’occident chrétien voulait en quelque sorte élargir son marché et vaincre son principal compétiteur (les musulmans). Les musulmans avaient élargi leur sphère d’influence, et jouaient le rôle d’entremetteur entre les deux grands marchés des biens orientaux et occidentaux. Le Moyen-Orient est une zone essuyant de nombreux conflits, car l’entremetteur qui possède ce passage stratégique peut prélever davantage de taxes, et ainsi accumuler plus de richesses et de pouvoir.

Donc, au Moyen-Âge, les Européens chrétiens étaient motivés économiquement à prendre possession de la Terre Sainte, zone clé des échanges économiques internationaux. Essentiellement, les agents économiques occidentaux ne souhaitaient plus perdre leur profit aux mains de la taxation des entremetteurs musulmans.

Et c’est là que le pouvoir spirituel entre en jeu. Il fallait motiver les esprits, le peuple, à cette Guerre ”Sainte”. Il fallait ficeler un récit qui pourrait tirer sur les ficelles des peurs et des désirs du peuple, afin d’obtenir le résultat désiré : posséder le territoire stratégique de Jérusalem. Ce récit disait essentiellement qu’il fallait libérer la Terre Sainte, tombée aux mains des païens, qu’il fallait reprendre le tombeau du Christ, et ainsi faire régner la lumière de la religion chrétienne, seule source de salut. Et pour cela, toute violence était justifiée. Investis d’une mission transcendante, les croisés se ruèrent au Moyen-Orient, enfonçant leur foi et leur amour chrétien à coups de lances et d’épées dans la gorge des musulmans.

La religion a donc construit un récit visant à expliquer, à justifier, à donner un sens aux conquêtes du Moyen-Orient. C’est une vision très sommaire, mais en gros, ce sont les principales dynamiques en jeu.

Les croisades contemporaines

De nos jours, il est toujours dans l’intérêt économique de l’occident de posséder un territoire stratégique au Moyen-Orient, zone clé des échanges économiques internationaux. Essentiellement, les agents économiques occidentaux ne souhaitent pas perdre leur profit aux mains de la taxation des entremetteurs moyen-orientaux.

Et c’est là que le pouvoir médiatique entre en jeu. Il faut motiver les esprits, le peuple, à cette guerre, qualifiée de processus de paix.

En effet, on parle de ”pacification dans la région”.

Il faut ficeler un récit qui puisse tirer sur les ficelles des peurs et des désirs du peuple, afin d’obtenir le résultat désiré : posséder des territoires stratégiques au Moyen-Orient. Seulement, aujourd’hui, ce n’est pas l’amour du christ et la lumière du Dieu tout puissant que les Occidentaux viennent répandre sur la terre (non sans quelques gouttes, que dis-je, sans quelques rivières de sang…), mais, c’est la démocratie et la lumière de la liberté. Et pour cela, toute violence est justifiée. Investies d’une mission transcendante, les armées occidentales se ruent au Moyen-Orient, enfonçant leur démocratie et leur liberté à coups de bombes et de grenades dans la gorge des Orientaux.

Aujourd’hui, ce ne sont pas les religions qui construisent et gardent ce récit en vie, mais les médias. Ce récit, rappelons-le, vise à expliquer, à justifier, à donner un sens aux conquêtes du Moyen- Orient.

Presque tout le monde sait bien que la véritable motivation des guerres au Moyen-Orient est pour le contrôle de l’approvisionnement du pétrole ou quelque raison géopolitique, mais le discours ambiant, celui dansant dans le miroir déformé des médias, est le discours de la libération des pauvres peuples soumis, vivant dans l’ombre de terribles régimes dictatoriaux, pas encore éclairés par le vif éclat de la Sainte démocratie.

Parfois, je me demande pourquoi les médias nous racontent de telles histoires, auxquelles nous ne croyons bien souvent qu’en surface. Bien sûr, c’est pour obtenir notre consentement. Qu’il soit tacite ou viscéral, c’est le consentement qui importe.

À l’époque médiévale, le récit religieux devait éveiller beaucoup d’ardeur chez la population, puisque les armées étaient principalement constituées d’hommes. Aujourd’hui, puisque les armées sont moins des armées d’hommes mais plus des armées d’armes de destruction massive, de drône et de robots, il n’est plus nécessaire d’éveiller une telle ardeur chez une grande partie de la population. Un récit crédible qui suscite l’acquiescement passif fait amplement le travail.

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